Programme - Bogue

Publié le par Oyster

Bogue, troisième album de Programme (oeuvre réalisée à l'origine pour France Culture) est un voyage sans escale ni retour dans l'antre délabré de notre ère, en même temps que l'instantané - cru et sombre, forcément - d'une boîte crânienne tapissée d'effroi. Bienvenue dans une période transitoire qui, non contente de ne pas commencer, ne mène nulle part.

On met un moment à comprendre où on a posé les pieds, parce qu'on met un moment avant de se le demander. D'abord, il y a la neige, linceul grumeleux recouvrant toute une ville pour la réduire au silence. Des particules de temps putréfié qui collent aux baskets. Lundi, mardi, les jours tombés du calendrier défilent au rythme d'une pulsation sourde. Mercredi, janvier, battement de coeur sans âme d'une époque vague mais dure comme la pierre, une semaine, une année vaseuse et sans débouchées. On enterre un siècle tandis qu'un autre naît dans la cendre. Une petite panique s'est emparée des marchés, les particuliers ont débranché leurs ordinateurs comme on le fait quand le ciel commence à gronder, car "on ne sait jamais".

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Trois pistes contenant huit titres, une vingtaine de minutes pour tâter le pouls de l'heure et prendre les dimensions du cloaque. Les boucles sonores rappellent Steve Reich, Génération Finale et les plus grands moments de Programme - Une vie, entre autres. Vingt minutes au centre desquelles la voix de Michniak explique qu'il n'y a rien à expliquer. Le constat, lucide - je ne m'aventurerai pas à le qualifier d'amer - d'un processus qui ne démarre pas. Dans la littérature de l'Absurde, l'angoissante question du pourquoi finissait par s'élever contre le tranquille chaos ambiant ; ici, le pourquoi, on lui a fermé son clapet. Le bug de l'an 2000 n'a pas eu lieu - bogue, ce mot hypnotique revient tout au fil du disque traîner sa silhouette parmi les décombres ordinaires d'une civilisation d'étrangers incapables de court-circuiter la machine. Entre les deux tours d'une élection comme entre les ombres jumelles surplombant le quartier des affaires new-yorkais, on a serré les dents et les fesses mais il ne s'est rien passé.

Ils sont la machine : "Le robot est l'aboutissement du cerveau occidental". (Michniak a-t-il lu Cioran ? "L'Occident est un cadavre qui sent bon, une pourriture parfumée".) Les villes grouillent de robots qui s'ignorent ou blaguent comme ils s'engueulent, sans conviction. La comédie humaine sonne faux, elle n'a jamais été humaine. Voilà pour le propos déplorant moins l'absence de sens que l'absence de bombe pour faire sauter le non-sens. La musique est à l'avenant : cyclique - ici un piano circulaire, là une guitare raide - composée de bruits et de bouts de discours pré ou post-apocalyptiques, on ne sait plus, puisqu'il n'y a plus ni avant ni après dans ce disque constituant, à l'instar du monde dépeint, une effroyable unité. La tension monte et retombe pour rien, un type observe les autres et se dit qu'il voudrait bien en buter un. Mais il ne le fera pas. Lui, comme les autres, ne se demandera pas pourquoi.

"Le crime global est le but inavoué de l'humanité." En attendant, Bogue, qui pousse à leur paroxysme les expérimentations et le minimalisme d'un groupe méchamment bon, est à se coller d'urgence... contre la tempe ?


 

 

 


Publié dans En musique et en vrac

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Aléna 06/05/2010 15:54


ça décoiffe!!