Nostalgie

Publié le par Oyster

J'ai quatorze ou quinze ou seize ans et la tête gorgée d'une éternité couleur de crépuscule. Bob Dylan n'existe pas encore. À cet âge là, tout ce que je connais de la musique, c'est ce que j'ai pu en récupérer sur de vieux disques : des hymnes sauvés du déluge. Souvent, avec cet ami que je ne nommerai pas (depuis une empoignade fort arrosée, nous ne nous sommes plus adressés la parole), on s'assied dans le salon et on se passe ces antiquités qui prenaient la poussière dans le bar de mon père. En général, la pièce, tapissée d'incendies qui nous lèchent la cervelle, est tellement enfumée qu'on ne distingue plus la face A de la B.
J'ai quatorze ou quinze ou seize ans et la tête enfoncée dans le cuir de l'accoudoir je regarde mourir une à une toute pensée parasite. Je suis vidé. Mes mains puent encore l'essence - celle dont on a rempli des douzaines de bouteilles sous un pont pour faire sauter le monde entier. Nous avons même un quartier général, pour notre grande Révolution : une maison abandonnée, une belle ruine composée de deux vastes étages au plancher percé, aux murs maculés d'inscriptions rougeoyantes que nous signons de pseudonymes. Autour, ce ne sont que champs, terrains en friche, collines. De temps à autre, nous troublons la tranquillité d'un coup de revolver.
J'ai quatorze ou quinze ou seize ans et la tête molle séparée du reste. Un truc fume entre mes doigts au bout d'un truc lourd qui me sert de bras. Je ne sens plus mes jambes, plus mon souffle qui continue de respirer indépendamment de ma personne. Mon ami n'en finit pas de parler à propos de cette fille ou de cette autre sans que j'entende quoi que ce soit - j'écoute un son strident qui sort des baffles suspendues au-dessus de moi, qui captive ce qui me reste d'attention. Le son amplifie, vrombit puissamment. Au début, je me demande s'il ne s'agit pas d'une hallucination auditive. J'ordonne alors à la raison de cesser de remuer dans son bocal.
J'ai quatorze ou quinze ou seize ans et la tête soudain perforée par une bombe dont la déflagration disloque brutalement l'espace. J'ai l'impression de gicler hors de moi, de me vomir moi-même. Et pourtant, j'en retire une formidable jouissance - mon visage se fend d'un large extatique sourire au fond duquel brillent des étoiles. Un râle de joie remonte du trou, escalade les parois, déborde et se répand. Je suis lumière, touché par la lumière, mort dans la lumière. J'irradie et des mains noires couronnent mon éternité.
À la fin, le type présente l'artiste qu'on vient d'écouter. C'est comme ça que j'ai appris l'existence de Jimi Hendrix, comme ça que je l'ai aimé et qu'il m'a accompagné dans les endroits les plus incongrus - les bois, la chambre, la chambre d'hôpital, la chambre stérile qui dérive au gré des circonvolutions cérébrales, la chambre où je conserve l'urne de mon enfance, l'urne froide dont les fumées ne sont plus que mirages. J'ai quatorze ou quinze ou seize ans et l'ombre de Hendrix plane sur un cadavre souriant.

 


 

 

 

 

Publié dans En musique et en vrac

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Esther 28/05/2010 23:00


Hendrix.... Tiens, pour une fois, je ne sais même pas quoi dire.