Bob Dylan - Time out of mind

Publié le par Oyster

"The end of time has just begun."

Un quart d'heure, c'est peu ou prou le temps que met un somnifère à vous endormir. C'est aussi la durée de Highlands (16min30) qui clôt le bien-nommé Time out of mind. Pendant que la pilule miracle produit lentement son effet, la plaine de notes rousseâtres s'étend à perte de vue alentour, baignée d'un crépuscule désabusé. La densité sonore forme une sorte de voûte sous laquelle de maigres silhouettes terreuses viennent pousser la chansonnette - l'interminable, brumeuse litanie des bardes et des blueseux - jusqu'à ce que la nuit, soudain, souffle le décor.

Il paraît aujourd'hui vain de gloser sur ce disque tant son importance historique et sa beauté atemporelle semblent largement admises ; pourtant, plutôt que de renoncer, on continue de chercher les mots pour exprimer ce que l'on ne cesse de dégotter dans cette matière toujours neuve. Qui s'enrichit de ce qu'on y apporte et nous le recrache en pleine gueule de manière sublimée. On raconte ici et là que Dylan a composé Time out of mind dans une demeure isolée, en pleine tourmente ; que de ses tempêtes intérieures, il nous livre les cendres et la fumée. On loue à raison le boulot de Lanois, qui n'est pas pour rien dans cette atmosphère superbe de cathédrales en ruines et de déserts déchiquetés. Évidemment, on prévient que ce n'est pas le Dylan le plus simple d'accès - il s'agit d'emprunter un chemin tortueux, flanqué de collines qui dégringolent et de ravines dévorées par des gouffres. On peut boire un coup de temps en temps car la route est longue, mais il n'y a ici que de la lave et du bourbon à s'envoyer dans le gosier. Admirez au loin la terre promise, cet océan de verdure bleuâtre hérissée de crêtes rocheuses acérées. Cependant, l'immensité qui se dévoile  n'exclut pas l'intimité dont elle est née, et tout ceci nous ramène en définitive à l'étroitesse d'une chambre d'hôpital. Notez que le recueillement constitue un autre versant du vertige.

La voix semble venir de très loin, et elle revient à vrai dire de tout. Comme captée dans une dimension parallèle, il y a plusieurs décennies. Love Sick : un mec pliant sous le poids des souvenirs, agonisant d'une infection cardiaque ou pas, qui écoute la musique rendue par son propre électrocardiogramme. Ce qu'il y entend ? la démarche traînante d'un requiem qui vire à la cohue, la bousculade de crapauds. Depuis la tourbière mentale et à travers le filtre des paupières mi-closes, le visage de la première infirmière venue est digne de la Femme incarnée. Elle se penche sur lui, enfile ses gants de latex - ils claquent quand elle les ajuste au poignet - puis le pique d'un sourire. Autant de variations autour d'un même thème : l'amour, organe palpitant au carrefour de deux mondes. De guitares nébuleuses en pianos mélancoliques à souhait, Time out of mind énonce fiévreusement son verdict, cependant que le goutte à goutte vissé à la gorge de notre homme égrène la fin du jour. Tryin' to get to heaven, la lumière du corps intangible sous la blouse blanche, ses promesses capricieuses, sa chaleur élusive. Et quand Dylan tutoie le ciel depuis les hauteurs de Not Dark Yet, notre malade se retrouve scotché au plafond. Les instants de grâce aérienne succèdent ainsi aux effusions de bile, les balades douce-amères aux blues littéralement morbides, toujours avec une indécrottable foi aux tripes. Can't wait, avec son je-ne-sais-quoi de têtu et d'apocalyptique, ressasse les fêlures et compte les cailloux laissés au bord du sentier.

Nous revenons aux Highlands. L'heure du comprimé, de ces accords blues ébauchés qui n'en finissent pas de se mordre la queue. Ce non sans ironie : distinguer une fausse blonde d'une vraie ? Il suffirait de soulever un pan de cette blouse. De se faufiler dessous avec des mains de fantôme. Mais les minutes sont comptées, l'esprit dérive dans la plaine et s'enroule avec le flot des notes rousses autour d'une même chancelante idée : l'ailleurs, l'échappée.

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"Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit", écrivait le Poète. Mais on ne change pas facilement de disque de chevet.

Publié dans Dylanologie

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Isidore 04/12/2010 13:40


Belle critique d'un des plus beaux disques de Dylan, assurément le plus crépusculaire, un disque à écouter en hiver pendant en regardant un feu de bois ...

J'avais tenté le même exercice il y a quelques mois :

http://isidore.over-blog.org/article-vingt-ans-apres-48534130.html


Esther 29/11/2010 10:51


Putain, tu l'as payé combien? Et où?