Vendredi 20 novembre 2009
Un jour, une lettre recommandée viendra nous annoncer que tout ce qui a été pris sera rendu. On n'aura même pas besoin de faire la queue trois plombes à la Poste. Un jour, les bus de banlieue arriveront à l'heure pour nous conduire sur les lieux du jugement, à travers des autoroutes bordées d'immeubles couverts de lierre. Le travail ne sera plus précaire, car il sera la stabilité qui nous permet de nous investir dans les dimensions légitimement précaires de l'existence. Un jour, le silence en dira plus long sur la communauté humaine que les foires d'empoigne, et nos errements mutiques mèneront quelque-part. La lumière ne fera pas mal aux yeux, le vent n'aura pas à répondre sans cesse à de nouvelles questions, les enfants n'auront pas de cahiers de vacances à remplir pendant que les parents se brûlent les doigts au temps qu'il reste. Un jour, on ne dira du mal que de soi et on ne détruira personne derrière les portes. On saura que si on se tape la tête dessus, le mur cède. Un jour, la concierge ne nous racontera plus sa vie, ou on lui découvrira une existence trépidante. On n'aura plus à faire la liste des courses le vendredi soir, les bistrots seront nationalisés, le petit Sarkozy ne voudra pas transférer le grand Camus au Panthéon. Un jour, personne ne viendra vous expliquer ce que vous pensez et les voisins du dessus cesseront d'écouter de la musique qui ressemble à tout sauf à de la musique. Un jour, on pourra s'occuper d'amour sans craindre d'être à court d'eau fraîche, et quand on se regardera dans le miroir, on verra le crâne qui se marre. Le métro ne sera plus un manège triste. Être un animal social, cela ne signifiera plus être un animal. On partira en voyage, le temps qui passe nous accordera son amnistie et paiera sa tournée générale. L'aube ne sera pas furtive, l'automne n'annoncera pas l'hiver, nul ne nous détournera de ce qu'il faut faire. Nous n'aurons pas peur de l'avenir, nous volerons sur des tapis de feuilles mortes. Ce jour-là, on ne cherchera plus midi à quatorze heures,  et l'hymne européen sera discrètement remplacé par les Nocturnes de Chopin.



Par Oyster - Publié dans : Humeurs
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Mercredi 18 novembre 2009

Après le chapeau de cowboy, les bottes de cowboy, le pantalon de cowboy, la chemise de cowboy, Bob Dylan ajoute un nouvel accessoire à son affriolante panoplie : la perruque de... cowgirl. On le savait porté sur les accoutrements de garçon-vacher maigre et lugubre, il faudra désormais faire avec ses bonnets de Père Noël écarlates et ses nouveaux penchants pour la perruque. Il en portait une pour le clip de Cross the Green Mountain, titre bouleversant composé pour la BO de Gods and Generals, dans lequel il apparaît affublé d'une longue chevelure filasse qu'il arborera également au festival de Newport en 2002. Idem lors de la promotion du génial Masked and Anonymous : il s'agissait d'une petite perruque blonde, dont on l'a souvent vu paré lors de ses escapades incognito entre deux concerts. Cette fois-ci, Dylan frappe fort et semble décidé à nous faire avaler cette tendance pour le moins extravagante : dans le clip de Must Be Santa, au demeurant formidable d'humour et d'auto-dérision, non content de porter un bonnet de Père Noël, il se coiffe d'une artificielle crinière blonde du plus bel effet. Voilà qui est étonnant de la part de quelqu'un dont la brune tignasse hirsute est devenue légendaire. Voilà également qui contraste nettement d'avec le sérieux quasi mystique dont l'homme se drape durant ses concerts. Nouveau pied de nez à ses fans hardcore ? Caprice existentiel ? Pulsion fétichiste irrépressible ? Ce qui est sûr, c'est qu'il ne s'agit assurément pas des conséquences logiques d'une chute de cheveux soudaine - les cheveux de Bob Dylan sont éternels. En attendant d'en savoir plus - ce qui n'arrivera sans doute jamais -, on jettera un oeil à ma note précédente, et au clip pour le moins... ébouriffant de Must be Santa :

 

http://www.youtube.com/watch?v=JLZ8LPIh4Xc



(Spéciale dédicace à l'ami Esther, friand d'excentricités capillaires !)
Par Oyster - Publié dans : En musique
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Lundi 16 novembre 2009
La forme, c'est le fond qui remonte à la surface. En caricaturant un peu : on l'a connu folkeux traditionaliste, héritier de Woody Guthrie ; Rimbaud du rock se saignant sur l'autel de la modernité ; crooner country à fine moustache ; bohème chagrin noyant ses amours dans l'alcool ; chrétien ultra-conservateur (qui connaît personnellement Jésus et tout) ; star des années 80 à pyjama doré ; quinquagénaire en cravate, mal dans ses baskets ; blueseux râpeux sapé comme un pape, trônant dans l'obscurité. J'en oublie sans doute. Ah oui : père Noël de supermarché. De la poésie contemporaine en somme, et plus encore. Régulièrement, une métamorphose ou un renversement de situation, en même temps qu'un nouveau palier dans l'exploration musicale. Ce n'est pas de la schizophrénie, c'est de l'existentialisme révisé, une démoniaque manipulation des concepts de culture et d'identité ; démoniaque, car il suffit de l'avoir vu assis à son clavier dans le noir, puis, quatre ans plus tard, se déhanchant guitare en bandoulière, pour comprendre qu'il se trame quelque-chose dans les ombres.
Il n'y a pas de stagnation possible, ce qui est la moindre des choses quand on se lance dans un Never Ending Tour (j'ai bien compté : le vieux Bob finira le mois de novembre avec 2203 concerts au compteur depuis 1988). Accessoirement, s'efforcer d'en tirer des leçons pour la vie de tous les jours. La voie (voix) est toute trouvée, chemin sinueux flirtant avec les flots du passé, dont Dylan entend démolir les digues qui les séparent du présent. Le temps se replie. Tout ça pour dire que, maintenant que Michaël Jackson est mort, Dylan bosse à fond son moonwalk pour prendre la relève - en mieux, musicalement parlant. Ci-dessous, de bien éblouissantes versions de Cold Irons Bound et Ballad of a Thin Man, capturées aux States en octobre.



Par Oyster - Publié dans : En musique
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Vendredi 13 novembre 2009
En 1988, le compositeur Steve Reich signe Different Trains, oeuvre éminemment moderne où il est question, entre deux grincements de métal, de guerre, de vaches qui regardent passer les trains, de la vie conçue comme un immense hall de gare. Les convois foncent droit dans les flammes : celles de 39-45, des bombes qui pleuvent, des autodafés et des fours de l'enfer concentrationnaire. La répétition, le minimalisme s'ébattent bruyamment sur les rails et font des étincelles. Les hauts-parleurs lâchent des appels mécaniques, leurs voix résonnent de couloirs en couloirs pareilles à des psalmodies. Un coup de vent transporte des obus, une sirène n'en finit plus de tournoyer dans le crépuscule battu de cendres. Les geignements de l'acier sur l'acier se répondent à perte d'oreille, semblant signifier que le chef de gare a abandonné son poste il y a bien longtemps. C'est expérimental, c'est captivant comme la vue d'une touffe d'herbe rase entre deux rails, ou celle d'une locomotive folle surgissant telle un monstre de fumées et de fer en pleine ville. Il s'agit bien d'une sculpture sonore, dont la technique me laisse songeur. Et puis, outre son caractère moderniste, le thème des défilés ferroviaires soulève son lot de sentences existentielles qui marchent toujours - Steve Reich a fait une thèse de philosophie, c'est pas pour rien. A écouter après une nuit d'insomnie, quand on tente laborieusement de se connecter au site de la SNCF. Parce que qu'est-ce qu'il rame, ce site.





Par Oyster - Publié dans : En musique
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Jeudi 12 novembre 2009
Guillaume Apollinaire est mort le 9 novembre 1918, victime de la grippe espagnole. C'était il y a 91 ans avant-hier. Mais, entre les 20 ans de la chute du Mur, le battage pour savoir si Sarkozy y assistait ou pas, et les réunions d'anciens combattants (auxquelles Sarkozy, c'est avéré, assiste), pas étonnant que personne ou presque ne soit au courant.


Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s'en vient la saison
Et des dédains et du soupçon


Le paysage est fait de toiles
Il coule un faux fleuve de sang
Et sous l'arbre fleuri d'étoiles
Un clown est l'unique passant


Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue
Un coup de revolver un cri
Dans l'ombre un portrait a souri


La vitre du cadre est brisée
Un air qu'on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir


Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s'en vient la saison
Des regrets et de la raison



(Vitam Impendere Amori, 1917)
Par Oyster - Publié dans : La bonne parole
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